Les bienfaits de la lenteur

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Multitâche, lenteur et créativité

Imaginons que nous soyons un dimanche, et que Marie-Lou, 30 ans, ait décidé de rester à la maison. Grâce aux technologies qui font désormais partie de son quotidien, Marie-Lou peut à la fois discuter avec sa meilleure amie par messagerie instantanée tout en surfant sur le net pour dénicher le cadeau d’anniversaire qu’elle offrira à son chéri. Elle fera ensuite sa compta du mois sur son logiciel en écoutant de la musique sur Youtube pour se détendre. En quelques années seulement, Marie-Lou a pris l’habitude d’être aussi multitâche et connectée qu’un smartphone.

Or, il semblerait que l’utilisation simultanée de l’ordinateur, de la tablette et du téléphone mobile ait des effets négatifs sur le cerveau. Le Journal de la science (2014) cite une étude selon laquelle « le cerveau des personnes qui s’adonnent régulièrement au multitâche dans la journée présenterait un déficit marqué de matière grise dans une zone bien spécifique du cerveau : le cortex cingulaire antérieur, une région qui joue notamment un rôle important dans le traitement des émotions ». Sommes-nous condamnés à devenir des robots insensibles?

Non, et heureusement, nous pouvons encore choisir aujourd’hui de nous reconnecter avec la vie, la vraie. En commençant d’abord par ralentir le rythme de nos vies trépidantes et hyperconnectées. D’autant plus que la lenteur serait bénéfique pour le cerveau et la créativité. Le journaliste et écrivain canadien Carl Honoré, dans son ouvrage Lenteur mode d’emploi (2013), nous invite à considérer les bénéfices de la décélération sur notre esprit. « Nos meilleures idées surgissent rarement lorsque nous sommes en mode « avance rapide », à jongler entre les courriels, à essayer de faire entendre notre voix lors d’une réunion hyperstressante ou à lutter contre la montre pour livrer à notre patron impatient un boulot important. (…) Une fois au calme, préservé de toute urgence et dégagé de tout motif de stress ou de distraction, le cerveau glisse vers un mode de pensée plus riche et plus subtil.Certains l’appellent la « pensée lente » et certains ont reconnu son pouvoir. Milan Kundera parle ainsi de « sagesse de la lenteur », Conan Doyle décrivait son héros Sherlock Holmes en état de quasi-méditation, avec « dans ses yeux une expression vide et rêveuse », tandis qu’il soupesait les indices d’une scène de meurtre, et Charles Darwin se qualifiait lui-même d’ « esprit lent » ». Ralentir nous rendrait même plus efficaces au travail car nous serions davantage présents et attentifs à notre environnement. Alors, ne perdons plus notre temps et apprenons à nous le réapproprier.

Dans cet article, j’ai essayé d’imaginer comment appliquer le mouvement « slow life » à l’orthophonie. L’idée ici est d’ouvrir des pistes de réflexion sur notre manière de vivre (dans un monde où on a tendance à vouloir aller de plus en plus vite) et la manière de pratiquer notre métier.

 

Prenons d’abord le temps de savourer

… un café, une pause bien méritée, et cet article ! 😉 

Prenons le temps de vivre

… nos émotions pleinement. Il s’agit d’en ressentir les manifestations dans son corps (frissons, boule dans la gorge…). Recentrons nous de temps en temps sur notre respiration et soyons conscients de ce que nous ressentons (fatigue, mauvaise humeur, lassitude, amusement…) et essayons de l’accepter sans chercher à le modifier. Prendre le temps de rester connecté avec soi-même, c’est ne pas fuir dans des ruminations inutiles et être plus disponibles pour nos patients. La méditation en pleine conscience peut nous y aider.

Prenons le temps de faire une seule chose

… à la fois. De temps en temps, nous pouvons choisir de lire un livre sans regarder notre téléphone portable par exemple. En séance d’orthophonie, on devrait éviter d’enchaîner des exercices sans lien les uns avec les autres. Le mieux serait de choisir une seule activité et de la mener à bien avec lenteur, en prenant le temps d’explorer toutes les facettes du thème proposé ou du jeu. Lorsqu’on passe à une autre activité, il faudrait veiller à ce qu’elle soit cohérente avec la précédente. Construire du sens et faire des liens prend du temps.

Prenons le temps d’accueillir

… l’imprévu et de dévier un peu de l’objectif initial de l’activité. En séance, il faut souvent improviser selon l’humeur et les capacités du patient à ce moment-là. Je voudrais prendre un exemple fréquent lorsqu’on travaille auprès de patients âgés en neurologie. Lors d’un exercice de construction de phrases à partir d’un mot, certains patients associent spontanément des souvenirs personnels en lien avec le mot évoqué. Pour ma part, j’en profite pour les aider à clarifier leur pensée en tenant compte de l’interlocuteur. Accepter l’imprévu, c’est s’ouvrir à des expériences de partage inédites et éviter l’ennui.

Prenons le temps de construire

… notre discours. La parole, même pour une personne sans trouble du langage, est une opération très complexe qui entraîne un coût cognitif plus ou moins important. Lorsque l’on s’exprime, nous devrons faire un travail de formulation et accepter les pauses, les reformulations d’idées, les « euh », etc. Une parole normale spontanée contient toujours des disfluences qui nous sont très utiles pour organiser notre discours ; elles deviennent pathologiques lorsque le locuteur et/ou l’interlocuteur se sent gêné. Alors n’hésitons pas à faire des pauses, à parler plus lentement, pour nous-mêmes et pour ceux qui nous écoutent. Avec les patients souffrant d’un manque du mot et de conduites d’approches successives, il est important de laisser le patient prendre le temps de trouver le mot qu’il recherche.

Prenons le temps de noter

… nos idées. Ce conseil me vient d’une patiente qui a pendant très longtemps couché sur le papier ses réflexions personnelles. Même si nos idées ne nous paraissent pas abouties sur le moment, elles pourront peut-être nous servir plus tard. Mettons en pratique le Design Thinkink : acceptons que nos pensées soient d’abord floues et que nos idées ne puissent jamais être exprimées avec les mots parfaits. Prenons le temps ensuite de mettre en forme de manière plus précise nos pensées, car elles ont besoin de temps pour s’épanouir. C’est ainsi que peu à peu, nous pourrons appliquer ces conseils en séance d’orthophonie. Au fil des séances, nous apprendrons à mieux connaître notre patient et à suivre nos intuitions pour parvenir à personnaliser de mieux en mieux nos séances.

Prenons le temps de prendre de la distance

… et de mettre les choses en perspective. Avec le temps, nous pouvons apprendre à relativiser les « mauvaises séances », celles où le patient n’a pas beaucoup réagi à ce qu’on lui proposait, celles où on s’est fait envoyer sur les roses, celles où on a l’impression de ne pas avoir été utile, etc. Il faut savoir accepter les hauts et les bas, ne pas prendre les choses pour soi, prendre de la distance en somme. Prendre du recul, ce n’est pas être plus distant envers autrui mais être plus conscient et donc pleinement présent.

Prenons le temps de comprendre

… le temps vécu par le patient. Avec les personnes présentant une maladie d’Alzheimer à un stade avancé, le moment présent peut renvoyer à des moments passés. Il faut savoir se glisser dans l’esprit du patient et chercher à comprendre quelle époque de sa vie il est en train de revivre (Thierry Rousseau). Mais très souvent, le patient ne vit plus qu’au présent. Le raisonnement est encore possible à un certain niveau, les émotions sont bel et bien là, mais l’orientation dans le temps et l’espace a disparu. Alors la seule chose à faire est de profiter de ce moment présent pour partager le plaisir d’être et de réfléchir ensemble (blog de Colette Roumanoff).



Prenons le temps de nous arrêter

…  mais aussi de faire des pauses thérapeutiques, de prendre des vacances et de dormir. Le sommeil, cette pause obligée dans notre vie, est très bénéfique pour la créativité. Alors prenons le temps de rêver… 😉 

 sommeil

La lenteur est, nous l’avons vu, un excellent allié de la pensée créative, et nous pouvons la mettre en pratique en orthophonie. Tous les points que j’ai évoqués ne sont qu’un aperçu (voire un idéal vers lequel on tend) de ce qu’on peut faire concrètement pour ralentir le rythme, être davantage présent à ce qu’on est en train de faire et cueillir la fraîcheur du moment présent.

Et vous, quelles sont vos expériences de la lenteur ? Avez-vous des astuces pour vous déconnecter et mieux vous reconnecter avec le présent, que ce soit au niveau personnel ou professionnel ?

 

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6 commentaires sur “Les bienfaits de la lenteur

  1. Adeline

    Bonjour, merci pour cet article !
    Je dois reconnaître me mettre souvent volontairement en double tâche en séance (surtout aux heures critiques de 11h et 15h où le coup de pompe guette) si le patient est trop lent, sinon je m’endors… 😉 Alors je clique-clique sur le logiciel de télétrans, par exemple, pour rester vigilante. La double-tâche a AUSSI ses bons côtés !
    A part cela, cet article me fait penser aux orthos qui sont réfractaires au travail de construction notamment en rééducation logico-maths selon les principes issus du Gepalm ou apparentés. Sous prétexte que ça « prend trop de temps ». Et si la pensée logique avait besoin de ce temps ? J’en suis convaincue en tout cas.
    Enfin, je suis aussi d’accord avec l’idée de prendre son temps entre les séances, s’offrir une chouette pause déj ou pause café avec les collègues, ça n’a pas de pris, et je préfère largement cela à quelques AMO de plus.
    Je m’en vais maintenant découvrir le design thinking… Merci encore et vivement le prochain article 🙂
    Adeline

  2. Juliette

    Article intéressant, ça me donne envie de relire une énième fois du Kundera (que j’affectionne particulièrement)
    Coté séance : quelques idées en vrac,
    laisser le temps à l’enfant de prendre la parole, je suis toujours surprise par la richesse de ce temps « libre,
    prendre le temps pour qu’il distribue les cartes,
    lui laisser le temps d’explorer les livres avant de faire un choix
    se retenir de faire soi-même (« pour que ça aille plus vite »)
    ne pas répondre au téléphone
    +1 avec le silence (si précieux)

    Merci pour ces réflexions

  3. Eléonore

    Merci pour cet article stimulant et lumineux !

    Cela me fait aussi penser à l’importance du silence.
    Souvent on craint le silence dans un échange, c’est un moment gênant et inhabituel, qui nous met réellement face à face avec la personne. L’absence de mots fait peur mais je suis persuadée qu ‘il se joue des choses essentielles dans ces moments de silence. Je pense notamment au regard, prendre le temps de regarder l’autre profondément, de le reconnaître comme son égal ; de créer un lien dans le silence. Faire du silence un moment où peut naître un lien de confiance et de respect mutuel. Le silence peut aussi devenir source de jeux et de créativité. Et puis, je pense qu’il y a si peu de silences partagés que ce sont des moments rares qui peuvent apporter beaucoup de bien-être.
    Ce ne sont que des ébauches de réflexions !

    Merci encore pour ce bel article, je suis très heureuse d’avoir découvert ton blog, c’est réjouissant !

    • Dee

      Tout à fait d’accord avec vos remarques, le silence, les pauses, prendre le temps…
      C’est un bienfait, à la fois pour nous et pour nos patients.

    • Noémie

      Bonjour Eleonore. Je suis étudiante en logopédie en Belgique et je commence à bâtir mon travail de fin d’études sur l’importance du silence. Serait-ce possible d’échanger avec vous ?
      Merci, belle journée
      Noémie (noemie.rousseau@student.vinci.be)

  4. CP

    Super article. Merci.

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