Langage : les vertus du silence

 

Ce billet est écrit dans l’intention de prendre de la distance par rapport à l’impératif du recours au langage qui caractérise notre société. Aborder ce thème auprès de mon lectorat composé en majorité d’orthophonistes qui plus est me paraît très intéressant.

Je partage l’avis de l’anthropologue David Le Breton qui déplore que nos vies hyperconnectées soient envahies par le langage, quelle que soit la forme qu’il prend : nos rues et nos moyens de transport collectifs sont saturés de panneaux en tout genre que nos yeux ne peuvent s’empêcher de lire, les écrans se sont frayé un chemin jusque dans l’intimité de nos salons et de nos poches, les nouvelles technologies nous rendent joignables à tout moment et nous poussent à exposer nos vies sur les réseaux sociaux, la rencontre éphémère entre voisins impose le recours à un bavardage de circonstance, même l’hémisphère gauche de notre cerveau nous fait entendre une petite voix intérieure constante à laquelle il est difficile d’échapper… Le silence voit son espace réduit comme peau de chagrin, et tout semble nous pousser à le combler telle une fissure qui menace la cohésion sociale. Bref, le langage ne nous laisse aucun répit.

 

 

Passionnée par le langage et ses mystères (je dirais ses « mystères » plus que ses mécanismes), je suis aussi une grande amoureuse du silence. Ce qui a pu gêner mes camarades de classe et mes professeurs qui n’ont pas manqué de me faire remarquer mon manque de participation à l’oral tout en s’étonnant de mes très bonnes capacités à manier la langue et à en mémoriser ses différents aspects. Mon silence était perçu comme une atypie et vécu comme un reproche, une attitude à corriger par l’élève pensive que j’étais. Aujourd’hui, je m’adonne avec bonheur à des moments caractérisés par des plages de silence pendant lesquels je lis, je marche, je médite, je joue de la musique et … je travaille.

Parler (si possible rapidement) en France apparaît comme une obligation lorsqu’on se trouve en situation d’interagir avec d’autres personnes. Au cours de mes fréquents trajets dans le tramway parisien, j’ai pu observer que nombre d’adolescents qui discutent entre eux présentent un débit ultrarapide et saccadé. A peine un tour de parole est-il terminé qu’un autre lui succède sans délai. Le temps dédié au silence n’existe pas. Idem dans les séries actuelles qui passent sur Netflix, les personnages ont recours à un débit de parole impressionnant de rapidité. Sur les chaînes d’infos, de temps dédié à la reprise inspiratoire est raccourci le plus possible, donnant lieu à l’émission artificielle d’un bruit d’inspiration très désagréable à entendre lorsqu’on y prête attention. Écouter ces gens parler provoque chez moi un vague malaise, comme si je ressentais qu’ils étaient gênés et qu’ils s’étouffaient par manque d’air. Lorsque je regarde des vieux films ou des émissions télévisées anciennes, je respire enfin.

 

Désormais orthophoniste et spécialiste de la communication, j’ose de manière plus assurée donner au silence la place qui lui revient, grâce à laquelle le langage prend tout son sens. L’ouvrage Du silence de l’anthropologue David Le Breton m’a aidée à mieux comprendre toutes les richesses du silence, ou plutôt des silences.

Pourquoi le silence est-il si précieux pour le langage ? Le silence correspond à tout ce qui existe avant que l’Homme apparaisse accompagné de ses émotions, de sa logique et de ses capacités de représentation. Le silence est tel une mine infinie dans laquelle l’Homme extrait des éléments au départ neutres auxquels il va donner des significations variées pour tenter de se rassurer ou de mieux comprendre le fonctionnement de l’univers : le silence est la matière première du langage. Parce que la nature ne répond pas d’elle-même aux angoisses et à l’étonnement scientifique des êtres humains, ces derniers interprètent cette absence de réponse comme un silence, et ils cherchent à y remédier par des réponses, déjà disponibles dans leur culture ou qu’ils inventent. Par exemple, un phénomène menaçant comme un orage, qui n’a pas de signification en dehors de l’esprit humain, sera considéré comme une punition des dieux ou un phénomène météorologique ayant fait l’objet d’une explication scientifique. Le silence de l’univers pousse les êtres humains à créer des significations et à utiliser l’outil qu’est le langage (verbal, écrit, musical, mathématique). Malgré tout, le langage ne représentera jamais que des miettes de significations, toujours changeantes ; il ne viendra jamais remplir l’espace infini de l’univers.



 

Dans le champ plus ordinaire de la conversation, le silence de celui que l’on sollicite est une réponse qui peut posséder des significations multiples parfois difficiles à interpréter : refus, acquiescement, douleur, indifférence… Le silence de celui qui écoute crée un espace propice à accueillir la parole du locuteur. Le temps de silence entre les tours de parole permet l’intégration des propos échangés, un retour sur soi propice à l’acceptation de ses propres ressentis, la préparation d’une réponse adaptée… Plus les partenaires de l’échange sont proches émotionnellement, plus ils sont à l’aise avec les silences qui viennent s’installer. La capacité à se laisser aller aux silences dans la conversation est le signe d’une intimité partagée. Le silence entre des inconnus est gênant parce qu’il va porter leur attention sur leur présence physique réciproque, créant une intimité non désirée. Dans une interaction, le silence est la porte ouverte qui laisse entrer toutes les émotions et qui donne à ressentir la qualité et la signification d’une relation. Le tsunami des émotions très fortes qui nous submergent à l’annonce d’une bonne ou d’une mauvaise nouvelle balaie toute parole mais préfère s’accompagner de larmes ou de cris inarticulés.

Chaque aire culturelle possède ses propres règles du bon usage du silence et de la parole. Dans notre société, les tours de parole ont tendance à s’enchaîner très rapidement, alors que dans d’autres cultures, notamment non occidentales, la règle inverse prédomine. Apprendre à parler consiste autant à apprendre à prononcer des mots et des phrases qu’à savoir à quel moment les utiliser et dans quelles circonstances il est préférable de se taire. Commencer une conversation n’est jamais un acte anodin, même pour un locuteur sain, car il y a toujours une gêne et un risque associés à la prise de parole : les mots que l’on va utiliser sont-ils adaptés à la situation ? Ne vont-ils pas retomber dans le silence et prouver ainsi leur insignifiance dans le cas où l’interlocuteur ne relancerait pas l’échange ?

 

 

Pour terminer ce billet, je dirais qu’il ne tient qu’à nous de connaître et d’apprécier les vertus du silence, car il est au cœur de la communication humaine. J’ai pu observer qu’une séance avec peu de paroles (de l’orthophoniste et/ou du patient) peut être une très bonne séance dont le patient nous remercie à la fin. Les séances en silence (ou presque) peuvent être des moments de respiration qui nourrissent l’échange, des espaces de réflexion, d’observation, de mise en lien, qui pourront être mis en mots plus tard. La richesse du silence tient à sa capacité infinie à créer des significations toujours inscrites dans nos relations au monde et à autrui.

 

 

Le silence est d’or… le partage aussi ! ↓

Laisser un commentaire