Comment le cerveau crée des mondes

Vicariance-cerveau

 

Impossible de passer à côté d’Alain Berthoz quand on s’intéresse à l’orthophonie, aux neurosciences et à la créativité ! Ce neurophysiologiste, ingénieur et professeur au Collège de France, nous a fait de l’œil avec La Vicariance, le cerveau créateur de mondes.

Que peut-on retenir de cette rencontre entre les écrits d’un neurophysiologiste à l’esprit éclectique et le point de vue d’une orthophoniste éprise de créativité ?

 

Vicariance biologique : survie et diversité

 

Dire que la vicariance n’est rien de moins que la manière dont toute forme de vie – aussi bien biologique, sociale qu’intellectuelle- se manifeste, nous semble fidèle à la pensée d’Alain Berthoz.

Prenons d’abord l’étymologie latine du mot vicariance : vicis, le changement, qui a donné beaucoup plus tard vicaire, le remplaçant du prêtre. La vicariance est le constat d’une loi scientifique : tout ce qui appartient au domaine du vivant est mobile, changeant, capable de trouver de quoi se remplacer, en un mot : créatif. Nous avons deux mains : si l’une d’entre elles ne peut plus fonctionner suite à un AVC par exemple, l’autre main pourra venir progressivement la remplacer. De même, on peut vivre avec un seul rein. Tout notre corps est symétrique : la vicariance est inscrite dans nos gènes parce que c’est d’abord une question de survie.

Là où le concept de vicariance commence à devenir vraiment intéressant, c’est lorsqu’on prend conscience de la capacité de la vie à s’exprimer à travers la diversité. La vie n’existe qu’au pluriel : ce que l’on peut voir, ce sont des milliards d’existences, toutes différentes les unes des autres ! Par exemple en biologie, le nombre incroyable d’espèces végétales et animales, mais plus encore la diversité présente au sein d’une même espèce (il existe environ 120 000 à 150 000 espèces de papillons dans le monde !) est l’expression biologique de la vicariance. Là encore, la diversité des espèces animales leur donne davantage de chances de survivre et de se reproduire.

 

Vicariance et changement de stratégie

 

La vicariance ne se réduit pas aux phénomènes biologiques de substitution possible d’organes ou de diversité des espèces vivantes. Au cœur du cerveau humain la vicariance se manifeste par la capacité à utiliser des stratégies différentes pour résoudre une tâche. La vicariance telle que définie dans ce contexte vient rejoindre la notion de flexibilité cognitive :

« Une propriété fondamentale de note cerveau est donc la « flexibilité », que l’on ne doit pas prendre au sens strict de souplesse, mais de capacité de changer de stratégie »

 

Cette partie de l’ouvrage est très intéressante pour les orthophonistes. Par exemple, lorsque l’on se souvient d’un itinéraire, il est possible de faire appel à 4 stratégies différentes : 

  • égocentrée ou kinesthésique : le sujet se souvient de la séquence de ses propres mouvements dans l’espace. Il prend des repères visuels situés par rapport à son propre corps. Le trajet est divisé en étapes très précises.
  • allocentrée : cette stratégie ne prend plus en compte le corps du sujet. Ce dernier évoque l’itinéraire recherché comme s’il s’agissait d’une carte routière. Cette stratégie est utile lorsqu’il s’agit de se souvenir de longues distances ou de faire un choix entre plusieurs trajets.
  • hétérocentrée : comme dans la stratégie égocentrée, il s’agit de décrire les étapes d’un trajet du point de vue d’une personne, mais en prenant comme référence le corps et la position de quelqu’un d’autre.
  • en maquette 3D : le sujet se rappelle un trajet en prenant comme référence la structure en trois dimensions d’un lieu donné. Cette stratégie est utile pour se déplacer « dans le métro, dans un grand magasin, un hôpital, etc ».

En fonction de la situation qu’il vit, un sujet sain pourra choisir la stratégie la plus adaptée, ou même combiner plusieurs stratégies. Sa capacité à changer de point de vue (ou de « référentiel ») sera efficace. En revanche, Alain Berthoz émet l’hypothèse selon laquelle les personnes présentant des pathologies telles que la schizophrénie, l’autisme, la maladie de Parkinson, ou l’épilepsie partageraient une difficulté commune, à savoir la capacité à manipuler les « référentiels spatiaux » décrits plus hauts. L’auteur va même jusqu’à supposer que « de tels déficits de vicariance conduisent à des comportements stéréotypés ou, comme nous le verrons plus loin, à des difficultés d’interaction avec autrui ». De la vicariance spatiale à la vicariance sociale, il n’y aurait qu’un pas…

On l’aura compris, le concept de vicariance chez Berthoz est source de changement de point vue, d’adaptabilité, « de créativité et d’innovation« . Les corrélats cérébraux du changement de point de vue reposeraient sur l’hippocampe et le cortex préfrontal : une lésion de l’hippocampe perturberait le passage du point de vue allocentré au point de vue égocentré. Chez l’enfant, il existerait une période critique pour la mise en place de la vicariance qui serait située entre 7 et 15 ans. C’est d’ailleurs au cours de cette période critique que les dictatures ont cherché à endoctriner les enfants, les privant de la possibilité d’envisager d’autres manières de penser. Cinq niveaux de conscience seraient nécessaires pour atteindre cette capacité de vicariance. L’enfant passerait de la confusion initiale entre lui et son environnement à la naissance pour atteindre la conscience de soi qui lui permettrait vers 4-5 ans de « projeter le soi dans autrui et de se percevoir à la troisième personne ».



Vicariance et identités

 

Berthoz nous apprend qu’avec la vicariance, une loi universelle du vivant, nous ne sommes jamais seuls avec nous-mêmes. Même notre identité peut varier, car « il n’y a pas un seul soi fixe ». Non seulement notre apparence corporelle change avec le temps, notre humeur peut varier en fonction de la pluie ou du beau temps, mais au cœur de notre cerveau est tapi un double de notre corps : c’est notre schéma corporel. En permanence, nous utilisons ce double pour ressentir de l’empathie (notre double corporel se transfère dans autrui et nous pouvons ressentir ce qu’il ressent) mais aussi pour vivre d’autres vies que la nôtre (notre double corporel vient alors s’incarner dans des avatars comme dans les jeux vidéos). Chez l’être humain, le « corps et le cerveau réels sont remplacés par des versions virtuelles ». Ces versions vicariantes, substituts de notre corps, sont bien réels puisqu’ils sont présents dans la structure biologique de notre cerveau.

« Le schéma corporel est un personnage simulé dans des activités de réseaux de neurones. En cela, il est encore « réel », puisque implémenté dans les structures et le traitement de signal du cerveau biologique. C’est un double biologique homologue au corps humain. »

Une identité saine reposerait, entre autres, sur la capacité à être à la fois soi-même et les autres (à être soi-même dans les autres ?). Avec l’avènement des avatars, « le cerveau n’est donc pas seulement créateur de mondes, il peut aussi s’installer dans ces mondes, comme dans le rêve ». Cela, pour le pire (l’auteur relate l’histoire de deux garçons qui ont commis un meurtre en s’identifiant à un personnage violent d’un jeu vidéo), ou pour le meilleur (soyons optimistes) comme dans le cas de jeux vidéos, d’avatars ou de robots qui sont de plus en plus utilisés dans le cadre de la réhabilitation des habiletés psychosociales.

En guise de conclusion, après avoir lu La vicariance, j’aime à penser que la spécificité de l’espèce humaine, ne réside pas uniquement dans le fait d’appartenir à l’espèce homo sapiens, mais surtout dans la capacité de chaque être humain à se créer et à vivre une infinités de mondes possibles, grâce à leur capacité de vicariance sociale, alors que les animaux ne vivent que dans le monde créé par les codes génétiques de leur espèce. Chaque être humain est non seulement unique en tant qu’être, mais surtout en tant que possibilités de créer, d’imaginer, et de se projeter au-delà de toutes les frontières.

 

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