Les 7 clés pour être orthophoniste et zen

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Orthophoniste, c’est d’abord un travail, qu’on a choisi et qu’on exerce avec passion en général. Mais quand on sait qu’on est partis pour travailler jusqu’à presque soixante-dix ans, mieux vaut tout faire pour rendre notre vie professionnelle agréable et épanouissante. Peut-on y réussir si nous cachons constamment notre vraie nature derrière notre fonction de thérapeute ?

Comme l’a dit de façon très juste Guillaume dans son article « Vers une éthique orthophonique », nous sommes bien plus que des praticiens : nous sommes des êtres humains qui avons choisi de s’engager dans des relations (à long terme le plus souvent) avec d’autres êtres humains. Ces derniers ont la particularité d’avoir une faiblesse ou une pathologie qui fait qu’ils ont besoin de nos compétences en matière de troubles de la communication pour pouvoir progresser. Nous sommes donc des « thérapeutes » et les personnes en face de nous des « patients ». Ces fonctions, qui se superposent à nous-mêmes et aux personnes qui viennent nous consulter, nous enferment-elles dans des codes figés ou sont-elles une invitation à les intégrer pour les dépasser ?

 

Quelques réflexions issues de ma pratique d’orthophoniste

 

Respecter son rythme

Après avoir travaillé un an dans un cabinet en collaboration auprès d’une population tout-venant, je me suis dit que je ne pouvais pas continuer ainsi : trop de rendez-vous, de pathologies à assimiler, de dossiers à traiter, de compte-rendus à rédiger, de coups de téléphone à passer… Le soir, j’étais rentrée bien trop tard, je n’avais plus le temps de lire tous les livres et les articles sur les sujets qui me passionnent… J’ai donc décidé de me recentrer, de m’installer seule et d’exercer uniquement à domicile. En effet, les pathologies neurologiques sont celles qui m’intéressent le plus, je préfère le contact avec les adultes, je pourrai faire déplacements à vélo, j’aurai un emploi du temps plus léger et ensuite  je pourrai même m’organiser pour reprendre des études en sciences du langage. Ce que j’ai fait. Ce rythme me convient beaucoup mieux et je peux enfin dévorer tous les livres de philosophie et de neurosciences qui m’attendent !

Respecter son rythme, c’est aussi, de façon plus générale, savoir dire non. Lorsqu’on travaille en libéral, il est parfois difficile de s’imposer des limites. J’ai eu tendance à être trop gentille, mais je me rattrape petit à petit ! Il faut savoir dire : « Non, je ne travaille pas le vendredi / le mercredi / après 17h30… » Parce que notre premier outil de travail, c’est nous !

 

travail

 

Être spontané

Comment être spontané quand on « doit » rester une certaine durée avec son patient ? En neurologie, chaque patient a droit à 45 minutes de séance et l’orthophoniste veille en général à les respecter scrupuleusement. Or, il m’arrive parfois de rester 35, 40 ou 55 minutes… Je préfère une courte séance de 35 minutes où le patient a pu se concentrer efficacement plutôt qu’une séance de 45 minutes tout rond où pas grand-chose ne se passe… Le fait d’être constamment rivé à sa montre enlève caractère spontané de la relation. Un soir, je suis restée 1h30 avec ma dernière patiente de la journée. Ce jour-là, le « petit ange » et le « petit diable » se sont affrontés dans ma tête : allais-je lui compter une deuxième séance ? J’étais quand même restée deux fois le temps réglementaire minimum ! J’ai finalement décidé qu’il n’en serait rien : si j’étais restée, c’était de mon plein gré, la patiente n’y était pour rien, et puis on avait passé un bon moment. De plus, j’avais été touchée car c’était la première fois qu’on sortait du cadre habituel et qu’elle m’offrait un verre dans sa cuisine pour me confier des choses importantes qu’elle avait vécues. Ce soir-là, on a fait bien plus que de l’orthophonie. De même, lors d’un bilan de déglutition en Ehpad, je suis restée bien longtemps après que ma patiente soit repartie ans sa chambre, car j’ai discuté et appris beaucoup de choses des résidents qui étaient assis près d’elle ! Ai-je eu le sentiment de me faire piéger et de ne pas être assez ferme ? Oui et non, car au final ces échanges « hors temps réglementaire » m’ont beaucoup apporté. Bien sûr, il faut aussi savoir se fixer des limites et je ne pourrais pas faire cela pour tous mes rendez-vous, ne serait-ce que financièrement. Le tout est d’arriver à ne pas culpabiliser et de viser avant tout la qualité des échanges et du travail mené avec nos patients.

 

Oser ne pas être irréprochable

En tant que thérapeute du langage et de la communication, l’orthophoniste est censée être elle-même (ou lui-même) parfait(e) dans ce domaine. Souriant, sociable, parlant de manière toujours intelligible, jouissant d’une déglutition adulte et d’un articulé dentaire parfait, possédant un double du petit Robert dans sa mémoire sémantique infaillible, l’orthophoniste serait cet être humain sans défaut chargé de rééduquer ceux des autres, spécialement sélectionné lors du concours d’entrée de sa profession. Or, il arrive aux orthophonistes d’être fatigués, en colère, d’avoir le moral dans les chaussettes, de se ronger les ongles, de fumer des cigarettes… Ils peuvent même hésiter en cherchant leurs mots et faire des fautes d’orthographe ! Bref, nous sommes loin d’être parfaits, et moi la première… La question traditionnelle « Comment allez-vous ? » posée à mes patients m’est parfois retournée lorsque ceux-ci ont encore la force (et/ou les capacités) de se soucier de la manière dont je vais… Si la plupart du temps je réponds « Très bien, merci », parfois il m’arrive de dire « Je suis fatiguée aujourd’hui ». En ayant osé avouer que je n’étais pas en forme aujourd’hui plutôt que de lancer une formule standardisée, je réussis  à être authentique. Le patient va parfois tenter d’en savoir plus, mais là je ne répondrai pas systématiquement car il faut poser certaines limites encore une fois. Certains en profiteront pour faire un trait d’humour (« Faut arrêter de faire la java le soir ! ») et cela permettra de nous faire sourire tous les deux, et au final d’introduire un moment de complicité dans la séance.

 

Oser avouer son ignorance

Je vous conseille de lire ou de relire « Le langage blessé » de Philippe Van Eeckhout, dans lequel il explique qu’il se cultive grâce à ses patients aphasiques et que de véritables échanges s’établissent entre eux, jusqu’à créer un lien très fort, unique et créateur. Van Eeckhout a par exemple créé du matériel de rééducation avec le dessinateur Sabadel ! Moi aussi, je profite souvent des exercices de langage que je propose à mes patients pour échanger et apprendre sur les sujets qui les intéressent. De plus, honte à moi (ou pas), j’ai appris de nouveaux mots grâce à mes patients ! Et lorsque nous doutons tous les deux, je vais chercher la définition du mot sur mon smartphone ou dans son dictionnaire… Ainsi, nous sommes davantage dans une situation d’échange que dans une relation hiérarchisée professeur/élève. D’ailleurs, je n’aime pas quand un patient m’appelle « professeur », même gentiment… J’ai l’impression que j’ai encore des progrès à faire pour que l’échange soit encore plus spontané et vivant… Comme le dit Françoise Estienne, la rééducation orthophonique doit être vécue comme un enrichissement des deux partenaires, sur un pied d’égalité.

 

Accepter d’échanger les rôles

Une de mes patientes en Ehpad est très sociable. Tournée vers les autres, elle aime en savoir plus sur eux, parfois un peu trop peut-être… Je sens vite que les exercices langagiers que je lui propose ne l’intéressent guère. Ce qu’elle préfère, elle, c’est me parler de la vie qu’elle a vécu à Madagascar et de sa famille. Alors souvent je suis amenée à lui poser des questions concernant ses souvenirs personnels, mais contrairement aux autres patients que je suis, elle me les pose en retour ! Au début, cela me gênait car elle n’était pas censée « prendre ma place », mais j’y ai réfléchi et depuis je me prête au jeu de ses questions de temps en temps, surtout qu’elle reste très respectueuse dans sa manière de les poser. « Avez-vous un frère ? » me demande-t-elle… « Est-il plus jeune ou plus âgé que vous ? ». Même quand elle me demande si j’ai un compagnon, je lui réponds gentiment parce que ce n’est pas un sujet tabou pour moi (on demande bien aux patients lors de l’anamnèse s’ils sont mariés, le nombre de leurs enfants et petits-enfants). D’une séance à l’autre, j’ai même pu constater avec joie qu’elle se rappelait nombre de mes réponses et qu’elle demandait alors des nouvelles de mon entourage, alors qu’elle ne savait pas quel jour on était ni où se trouvait sa chambre… J’ai donc compris qu’en la laissant « se mettre à ma place » une partie de la séance, je la faisais travailler sur ce qui la motivait vraiment : l’intérêt pour la vie des gens. Sans avoir l’air d’y toucher, je lui donnais l’occasion d’exercer ses capacités d’empathie et la théorie de l’esprit.

 

Oser parler de soi

Quand j’ai commencé à travailler, j’étais très contente d’avoir téléchargé les « 50 nouvelles » (petites histoires de type fait divers qu’on trouve gratuitement sur internet), mais je m’en suis lassée rapidement et mes patients aussi. Les histoires sont artificielles et tirées par les cheveux, de plus on y rencontre trop souvent des policiers, la justice, des contraventions à payer… Les émotions vraies y sont absentes. Or, la vie, ce n’est pas ça ! Alors j’ai fait l’effort de raconter des anecdotes qui me sont arrivées personnellement : raconter mon dernier voyage à Londres, décrire ma maison de vacances… mes patients se sont réveillés ! Là enfin, ils écoutent et posent des questions. Avec certains patients, il m’est même arrivé de discuter sur des vrais sujets, tels la politique, la religion, et dernièrement Charlie Hebdo et la liberté d’expression. Une patiente de 94 ans que je vois et dont le dynamisme ne se tarit pas m’a dit qu’il était important de connaître la personne à qui elle parle, de « savoir la situer » pour pouvoir être en confiance et faire un travail de qualité. Être moi-même, c’est bon pour moi mais aussi pour mes patients.

 



Oser transformer la situation artificielle du cabinet en un laboratoire de créativité

Lorsqu’on accueille le patient dans notre cabinet, celui-ci est comme « extrait » de son environnement communicationnel habituel, et cette situation est de prime abord artificielle. De même quand on se rend au domicile du patient pour trois quarts d’heure de séance, cela ne constitue qu’une parenthèse dans sa vie : le patient doit interrompre un court moment ses activités habituelles pour les reprendre juste après… Une des grandes questions abordées parmi les orthophonistes est la généralisation des nouvelles compétences acquises pendant les séances à l’école, dans la famille, avec les pairs… C’est pour remédier à cette situation artificielle que nous travaillons beaucoup en lien avec l’école, les parents, les aidants familiaux et que parfois nous demandons même à l’entourage d’assister aux séances.

Et si on profitait de cette « bulle d’orthophonie » qui rompt avec le temps vécu ordinaire du patient pour vivre autrement le moment présent ?

On peut choisir de transformer les limites imposées par le cadre de la rééducation en outils de créativité : le temps qui délimite la séance, le lieu précis où l’on se rencontre (cabinet, domicile…) peut être l’occasion, enfin, de faire ce que nous ne faisons jamais habituellement nous-mêmes : prendre conscience que chaque instant vécu est précieux. Dans une séance, chaque instant sera vécu consciemment, du choix de l’activité jusqu’à la verbalisation finale des stratégies à utiliser pour améliorer la communication, la mémoire, le langage… Rarement dans notre vie quotidienne, nous n’avons autant conscience de ce que nous faisons, et des raisons pour lesquelles nous le faisons. La séance d’orthophonie, au lieu d’y être subie comme dans le cas d’une consultation médicale, devient alors un lieu d’expression personnelle et d’expérimentation, autant pour le patient que pour le praticien qui doit s’adapter à chaque cas particulier. C’est aussi pour ces raisons que le jeu, alliant plaisir et créativité, prend une telle importance en orthophonie, avec nos petits et grands patients. Tout cela, les orthophonistes le savent sûrement déjà, mais j’aime me rappeler de temps en temps que ces conditions d’exercice limitées sont en fait la source d’une vraie richesse dans notre pratique.

Enfin, on peut aussi choisir de modifier le cadre de nos séances et le repenser pour s’adapter aux goûts et aux motivations du patient, comme l’a fait Guillaume en allant se promener dans le jardin de son patient Antoine, 78 ans, pour parler de ses légumes et des nichoirs de son petit-fils au lieu de rester dans le fauteuil de son salon. Et lorsqu’on travaille avec des personnes âgées, c’est mon sentiment, chaque instant passé avec eux doit être un moment d’authenticité, de vrai échange, et de créativité si possible, car bientôt ils ne seront plus là… La conscience du temps qui passe et la limitation de notre vie nous sont renvoyées en miroir grâce à eux. Je trouve que c’est une bonne idée de remercier le patient à la fin de la séance pour tout cela, et d’ailleurs très souvent les patients me remercient à leur tour.

 

 En bref, soyons nous-mêmes !

C’est alors en nous montrant tels que nous sommes, avec nos émotions, notre subjectivité, nos goûts, nos imperfections que nous donnerons du sens à tous les rendez-vous que nous seront amenés à vivre avec nos patients. C’est en faisant respecter notre rythme, en acceptant notre ignorance et toutes nos limitations d’êtres humains, que nous pourrons vraiment respecter celles de nos patients et que nous serons véritablement nous-mêmes à leurs côtés.

Parce que la vie est trop courte pour éparpiller son énergie dans le mensonge, l’orthophoniste a tout à gagner à laisser tomber le masque…

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6 commentaires sur “Les 7 clés pour être orthophoniste et zen

  1. Cécile Dorémus

    Bonjour,
    Actuellement en 4e année d’orthophonie, je rêve moi aussi de m’installer et de ne faire que des domiciles et des maisons de retraite. Mais comment faire sans cabinet ? Ce n’est pas une pratique courante, et je trouve peu de réponses…
    Merci d’avance.

    Cécile

  2. Bonjour Raphaëlle, je viens de lire cet article et je le trouve très…. vrai. Il m’a fallu personnellement environ 10 ans pour me libérer des idées reçues de ce que doit faire une bonne orthophoniste : le cadre est souvent guindé, on vouvoie tous les patients, on doit faire ci, on ne doit pas faire ça. Petit à petit, j’ai laissé tomber ces carcans qui ne me convenaient pas. Être vraie, authentique et proche de nos patients, sans se réfugier derrière son bureau est pour moi la base de mon approche auprès d’eux : alors on parle, on rit, on est parfois émus. Je tutoie une patiente adulte de mon âge. Je suis invitée à boire un café, au vernissage d’un patient. Je donne des petits noms à mes patients enfants : ça sort parfois tout seul, et maintenant je ne culpabilise plus de dépasser le cadre. Du coup, je suis plus épanouie et chaleureuse, je pense. Merci pour tes articles, même si j’ai du retard dans la lecture ;-).

  3. Devynck

    Presque 30 ans en libéral à ne pas savoir dire non, puis à être obligée de dire oui pcq charges à payer et 2 enfants à élever et leur père qui est parti . Bref.. j ai fini à l hôpital. . Arrêt du libéral je travaille en structure dans un hop de jour où on est payé au lance pierre.. le smic après 32 ans d expérience. .en pedops’y avec des autistes avec surdité associée. . Il faut défendre ses compétences et se battre pied à pied pour faire reconnaître que la communication c est notre boulot..ben oui… les psychologues se revendiquent thérapeutes de ma communication a-t-on aussi… bref.. comment vous dire ? Une passion oui… un sacerdoce.. j ai pas envie !.. et on se sent exploité à ce tarif là. . Ça use.. heureusement que les patients sont là ! Mais c est aussi trop facile de jouer sur ce tableau là hein ! Désolée pour ce commentaire pessimiste. . J aime toujours mon métier, et mes patients pour qui je l exerce.. beaucoup moins les conditions sans lesquelles nous travaillons.. !!!

  4. morin

    j’aimerais beaucoup compléter mon activité salariale par des domiciles en libéral mais est-ce possible de ne pas avoir de cabinet? si c’est possible il nous faut tt de même une adresse à communiquer à l’URSSAF , aux impots pr la taxe foncière… cela m’intéresserait beaucoup de savoir comment tu as procédé pour t’installer seule et exercer uniquement à domicile. J’aimerais également me concentrer sur un champ moins vaste de pathologies et travailler avec des adultes et personnes âgées car c’est là que je me sens à ma place.
    Merci beaucoup pour ta réponse
    fannymorin94@laposte.net

  5. J’aime beaucoup votre réflexion, et vos idées auxquelles j’adhère parfaitement!
    Claire Magranville, pour ortho-yoga.com

  6. nanouskaya

    j’aime beaucoup le principe de « sortie du cadre du fauteuil »…même si pas toujours évident à mettre en place, surtout en cabinet libéral… Mais récemment je suis allée au supermarché à côté avec mon patient à la mue faussée qui a beaucoup de mal à utiliser sa voix en public et avant en centre de rééduc j’avais demandé des autorisations pour aller dans le parc avec une dame avec une tumeur cérébrale hyper angoissée, aller manger une glace avec adorable mamie aux gros troubles de déglu en fauteuil que ses enfants ne venaient pas voir… Bref chaque expérience a été concluante, mais j’en ai eu plein d’autres qui n’ont pas pu être réalisées pour X raisons malgré ma motivation! (je voulais faire des courses avec madame alzheimer, aller dans une cafétéria avec monsieur TC aux gros trouble de déglu…qui aurait pu manger une purée et un flan)

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